La photo

Publié par Muriel Bayet

Courcelles-les-Gisors, 2012

La petite route serpente gentiment entre les maisons du village aux jardins bordés d'arbres en fleur. Des lilas au parfum suave mêlent leurs grappes blanches et mauves aux cerisiers éclatants de blancheur. Plus haut, les bouquets vaporeux des "crabtrees" aux roses délicats donnent un air de légèreté toute printanière. Un peu partout, l'herbe fraîchement tondue - et qui fait éternuer !- dévoile quelques bordures de tulipes, raides et hautaines malgré leurs pétales aux couleurs chaudes.

Un haut mur en brique et son portail en faction, quelques vieilles pierres. La route descend vers l'Eptre, rivière tranquille dont on entend le gai murmure par-delà la haie d'arbres. Sur la berge, des panneaux rouillés autorisent ou interdisent la pêche…

Le soleil tente une percée à travers un ciel voilé. L'ensemble est riant et on sent bien qu'un cycle a recommencé.

Paresseuse, la bicyclette s'est peu à peu immobilisée.

Avec des gestes lents, Elle est descendue de son vélo, l'a appuyé contre un châtaignier, s'est approchée de l'eau. Assise dans l'herbe broussailleuse qui longe la rivière, les pieds dans l'eau, Elle a sorti une vieille photo de son portefeuille. La photo de deux femmes, ou plutôt, deux visages, deux visages qui se cherchent et s'interrogent... Celle de droite a l'air triste. A gauche, une jeune femme pose sur elle un regard interrogateur plein de mélancolie.

Cette photo... Ce n'était pas ici.

Elle revoit la scène, replonge dans sa mémoire, ses souvenirs... Un petit port de pêche, perdu au bout du monde, le cri des goélands, les vareuses bleues arc-boutées contre le vent, contre la pluie, contre les ans... Visages burinés, ridés, fermés.

Ce jour-là, une brume opaque avait envahi le port, d’un coup, engloutissant hauturiers, sardiniers, le bateau de la SNSM… Seul, l’air humide aux relents salés et le grincement des poulies, à bord des bateaux, rappelait qu’Elle se trouvait sur le port, devant la criée… Perdue dans ses rêveries, Elle n’avait d’abord pas remarqué la jeune femme venue s’asseoir à côté d’Elle … « … s’il-vous-plait ? »

Elle avait sursauté. « - Pourriez-vous faire une photo de nous deux devant les bateaux, s’il-vous-plait ? » avait répété la jeune femme à ses côtés, tout en désignant une autre personne, debout derrière elle, emmitouflée dans une grosse parka jaune.

Elle avait ri. « - Oui, bien sûr ! Mais je ne suis pas certaine que la corne de brume s’imprime sur l’objectif ! ».

Sans un mot, les deux femmes s’étaient appuyées contre la digue. Elle avait fait la mise au point, tout en s’étonnant de ne voir aucun sourire sur les visages qui demandaient une photo souvenir…

C’était son appareil à Elle ; les deux femmes n’en avaient pas. Elle avait pris l’adresse de la plus jeune, promettant d’envoyer le cliché dès son retour en Normandie. -« Merci », avait dit celle qui semblait être la fille.

Elles s’étaient éloignées ; l’autre n’avait pas prononcé un mot ; il lui avait même semblé qu’elle retenait ses larmes.

Mer d’Iroise, 2014

Les essuie-glaces qui balayaient à plein régime n’arrivaient pas à juguler les paquets de mer jetés sur la cabine ; deux heures que la tempête hurlait, secouait le chalutier, soulevait des lames hautes de plusieurs mètres.

Crispé dans ses bottes de caoutchouc, Briac ne quittait pas la ligne des flots, s’obligeant à surfer sur la crête des vagues ; ne pas laisser le bateau plonger, passer sous la lame…

Les rigoles d’eau qui dégoulinaient sur la vitre lui renvoyèrent l’image de la photo qui trônait sur le buffet de la cuisine. Une drôle de photo ; deux visages côte à côte, dont l’un apparaissait, justement, derrière des coulures d’eau…

Il n’avait jamais su vraiment de qui il s’agissait. Une femme au regard étrange, pas vraiment vieille, mais pas vraiment jeune non plus. En revanche, l’autre, le visage de gauche, était celui d’une jeune fille, ça, c’était sûr. Mais qui ? Il y avait un certain mystère, derrière ces portraits ; il devait probablement s’agir de proches, sinon, que feraient-ils sur le buffet ? La mère n’en parlait jamais, pourtant, c’est bien elle qui avait installé le cadre, l’époussetait, le repositionnait…

La houle devenait de plus en plus forte ; le chalutier roulait maintenant dans tous les sens, soulevé, jeté d’une lame à l’autre, cerné par le grondement infernal de la mer dont le bruit angoissant était rendu plus terrifiant encore par les rafales du vent ; des pointes à 140 km/h… Pas très loin, la côte, mais trop loin quand même pour se mettre à l’abri…

Le portrait de droite, la « vieille », comme il l’appelait, avait un regard étrange, mi-angoissé, mi-triste… On ne savait pas trop ; et ces coulures… La pluie ? Des larmes ?

Courcelles-les-Gisors, 2012

Elle avait fait développer sa pellicule en double. Elle faisait toujours ça : une série de photos collée dans un album, et la deuxième série dispatchée en fonction du sujet ; Elle en donnait, en mettait sous cadre, ou en conservait dans son sac. Elle aimait bien se trouver entourée de ses clichés. Ils peuplaient sa solitude.

La photo prise sur le port l’avait troublée. Des bateaux, on ne voyait rien ; la brume épaisse de ce jour-là n’avait fait que laisser un halo laiteux autour des deux visages. Elle avait adressé la photo à la jeune fille, comme promis. Et Elle avait bien rempli, au dos de la lettre, la partie réservée à l’expéditeur, mais aucun courrier ne lui était jamais parvenu, ne serait-ce que pour attester de la réception du cliché. Quant au double, Elle l’avait glissé dans son portefeuille, allez savoir pourquoi…

Et aujourd’hui, assise au bord de l’Eptre, voilà qu’Elle se sentait à nouveau troublée par « les femmes chagrines », comme Elle les avait baptisées…

Paris, 1965

La lettre était arrivée un matin de décembre ; une journée grise sous un ciel bas ; pas vraiment froid, mais pas vraiment doux non plus ; juste humide. Une journée qui n’invitait pas au rire.

Personne ne lui écrivait jamais, et en dehors des lettres administratives, elle ne recevait aucun courrier. Alors, cette lettre jetée là dans sa boîte à lettres l’avait d’abord surprise. Elle avait regardé avec attention son nom et son adresse, libellés en grosses lettres rondes à l’encre bleue. Oui, c’était bien à elle que cela s’adressait. En revanche, le nom de l’expéditrice, au dos de l’enveloppe, ne lui disait rien.

Elle remonta dans son petit appartement, au septième étage, et posa la lettre sur un coin du buffet, peu décidée à l’ouvrir. Une lettre, c’est un petit bouleversement en soi ; cela apporte un je-ne-sais-quoi d’inhabituel et d’étrange ; bonne ou mauvaise nouvelle ?…

Ne pas l’ouvrir ; faire comme si elle n’était jamais arrivée… Oui, mais cette enveloppe blanche à l’écriture bleue, là, sur le coin du meuble… Ses yeux se posaient malgré elle à cet endroit précis. Il n’était plus possible de l’ignorer plus longtemps. Alors, comme à regret, elle décacheta la lettre, à gestes lents, pour mieux retarder l’instant où le contenu s’offrirait à elle…

Paris, 1980

Les années avaient passé, et la photo trônait là, sur le buffet, soulignée par un sévère cadre de bois noir. Briac l’avait toujours vu là, lui qui avait grandi dans ce petit appartement parisien un peu décrépi, jusqu’au jour où, après des vacances passées chez sa tante Soizic, il avait décidé de prendre son bagage et de s’engager comme mousse. Car les Le Bihan vivaient à l’extrême pointe de Bretagne, et il avait passé des jours entiers sur le port, à la criée, posant des questions aux marins bourrus, sentant que c’était là le genre de vie qu’il souhaitait vivre…

Mer d’Iroise, 2014

Cela faisait bien vingt ans qu’il n’avait pas remis les pieds à Paris, et maintenant, à la barre de son chalutier, voilà que la sereine grisaille du petit appartement du 7° lui revenait de plein fouet, par fragments, entre deux paquets de mer…

La photo, surtout, la photo… Et pourquoi, d’ailleurs ?

Le chalutier sembla gîter, puis il se redressa, soulevé par une autre vague démesurée. Briac jura. Il lui semblait que le regard perdu des femmes de la photo, l’appelait, le tirait, l’entraînait vers la démence de la mer déchaînée…

Lorsqu’il sortirait de là, il ferait un break, irait à Paris, retrouverait la mère, et il lui demanderait…

Muriel, 20 février 2014

La photo

Publié dans nouvelle