l'accident d'avion

Publié le par Muriel Bayet

« Un avion explose au-dessus du désert. Aucun survivant. »

Les manchettes des journaux s’étalaient dans tous les kiosques et maisons de presse. Jenny avait alors acheté le Daily Mirror.

Rentrée à la maison, elle avait lu puis découpé l’article avec précaution. Une horreur. Le gros porteur avait littéralement explosé, entraînant avec lui les 582 passagers et membres d’équipage de ce vol long-courrier.

Jenny replongea dans ses souvenirs. Pendant 18 ans, elle avait sillonné les airs pour le compte d’une compagnie aérienne nationale, tailleur bleu roi cintré, chemisier blanc à col Claudine, longs cheveux blonds ramassés en chignon sous une toque assortie au bleu du costume…

Jenny se rappelait les angoisses à calmer à chaque trou d’air, les sourires rassurants qu’elle distribuait sans compter, lorsqu’elle accueillait les passagers à bord et qu’elle les aidait à s’installer…

Faire boucler les ceintures, vérifier les coffres au-dessus des sièges, rabattre les tablettes, commencer les démonstrations de sécurité… Le masque, d’abord, puis les gilets de sauvetage, indiquer les sorties de secours, là où seraient mises en place les rampes de sortie d’urgence…

La plupart des passagers n’écoutaient pas, plongés dans leur lecture. Seuls quelques-uns suivaient assidûment les consignes, visages fermés, habités par la « peur en avion »…

« Un avion explose au-dessus du désert »…

Elle pensa au court instant de panique qui avait dû s’emparer des pilotes à l’instant même où ils avaient eu conscience de l’imminence de l’explosion. Et les passagers ? Avaient-ils eu le temps d’avoir peur ? Dormaient-ils à ce moment-là ?

Son cœur s’était serré. Elle s’était sentie concernée, sans trop savoir pourquoi.

Et maintenant, debout devant son chevalet campé sous la fenêtre de l’atelier, elle frappait la toile de sa brosse plate. Gris, rouge, blanc. Les couleurs s’écrasaient en longues traînées irrégulières au milieu des giclures qui perlaient.

Une pointe de jaune safran. D’autres « pastilles » de couleur projetée auréolèrent l’enchevêtrement des traces posées par le spalter.

« Un avion explose au-dessus du désert »…

Les mots dansaient dans sa tête. Et les couleurs s’entremêlaient, rageuses, sans hésitation…

Depuis qu’elle avait pris sa retraite, Jenny s’était mise à la peinture. Une peinture heurtée, abstraite, souvent incompréhensible aux yeux des autres. Une peinture qui mettait mal à l’aise, où les couleurs posées au couteau se mêlaient à des bouts de compresses de gaze, à des papiers déchirés…

Elle semblait vouloir poser sur ses toiles tous les malheurs de la Terre qui faisaient la Une des journaux. Comme un exutoire. Traduire la violence des faits par la violence des pinceaux. Œuvres dérangeantes, grinçantes, que seule l’artiste pouvait décrypter.

« Un avion explose au-dessus du désert »…

Le spalter chargé de peinture n’en finissait pas de maltraiter la toile, broyant les pigments, écrasant les poils contre le lin tendu sur le cadre de bois…

Jenny s’arrêta, épuisée, vidée.

Elle recula jusqu’au mur du fond pour regarder son tableau de loin. Satisfaite du résultat, elle considéra que son œuvre était terminée. Elle pouvait signer.

St Guénolé, 4 septembre 2014

Publié dans Nouvelles

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Anny 06/09/2014 16:14

Ne reste plus qu'à découvrir le tableau...
Bises.